La règle du jeu... de paume

 
 

Le tennis est à l'honneur à Roland-Garros. Contribuant à faire oublier un peu plus son grand ancêtre : le jeu de paume. Celui-ci fait pourtant le régal de quelques amateurs. Très éclairés !

Il n'est question que d'elle ces temps-ci et pourtant la paume brille surtout par son absence. En effet, il sera impossible de ne pas penser à elle durant les internationaux de Roland-Garros, puisque le tennis lui doit la vie, quand la galerie nationale de la place de la concorde sera consacrée temple de la photographie, puisque son nom de baptême deviendra le « Jeu de Paume », et enfin la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'Athènes, dont elle demeurera scandaleusement ignorée.
Si ces gens-là avaient lu le livre du courtisan (1528), ils sauraient que Baldassare Castiglione la jugeait parfaitement convenable tant il voyait dans son noble exercice « l'harmonie du corps, la promptitude et la souplesse de chaque membre, et presque tout ce qui se révèle dans les autres exercices ». Le jeu de paume, plus ancien des sports de raquette, est aussi le seul qui puisse s'enorgueillir d'être le roi des jeux et le jeu des rois.
Sa seule évocation agit comme un excellent révélateur sur les inconnus. Les tempéraments les plus sportifs imaginent quelque chose qui ressemble à la pelote basque, les plus esthètes songent aux musées que sont devenus nombre d'anciennes salles de jeu de paume, tandis que les plus républicains s'en tiennent au souvenir d'un serment historique.
Mais lesquels de ces adorateurs de la Révolution, de l'art ou de la chistera ont même jamais su que cette étrange pratique perdurait depuis le XVe siècle selon des usages inchangés ? A qui la faute, sinon aux Français, qui ont dévolu aux Britanniques, aux Australiens et aux Américains le soin de rappeler que la France a donné au monde cette curieuse manie de se renvoyer la balle, activité sans laquelle le badminton, le squash, le tennis de table et, last but not least, le tennis n'existeraient pas ?
Si les salles de paume sont rares sur le sol national (on en compte trois aujourd'hui, une à Paris, une autre au château de Fontainebleau et la troisième à Bordeaux-Mérignac) et les joueurs peu nombreux (quelques centaines), depuis des décennies des matchs se déroulent en simple ou en double, face à face, de part et d'autre d'un filet ; donc apparemment comme au tennis sauf que les murs et les toits sont également de la partie et que le règlement demeure introuvable.
Grâces soient rendues aux arbitres qui ont l'autorité nécessaire pour faire respecter leurs décisions dans une discipline assez indisciplinée pour ignorer les textes sacrés, à moins qu'elle ne fût si intimement disciplinée qu'elle les ait intégrés au point de n'avoir jamais à les contester.

Il existe autant de façon de jouer que de joueurs


Pourtant, ce que Jean Renoir aurait certainement appelé « La Règle du jeu » existe bel et bien, mais confinée dans les archives et les livres rares. Car il suffit d'assister à un seul match pour comprendre qu'il existe autant de façons de jouer qu'il y a de joueurs. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise manière de se porter à la balle. Les services jugés les plus extravagants et les coups estimés les plus fantaisistes sont parfois les plus efficaces.
Selon les tempéraments, le jeu de paume est un art de vivre, une civilisation, un passe-temps, un métier, un violon d'Ingres, une ascèse, une manière de voyager, un snobisme, un plaisir, une question de vie ou de mort & Il en est même pour qui c'est un sport, voire, comble de l'extravagance, un jeu ! ceux-là sont les plus atteints. Il est vrai qu'on peut passer une vie dans la recherche du geste parfait. On trouve l'écho de toutes ces façons tant dans les Essais de Montaigne que dans les Poésies de Charles d'Orléans, les Colloques d'Érasme ou les Mémoires de Brantôme.
En l'absence de règlement écrit, on aurait pu lui faire dire tout et le contraire de tout. Quoi qu'il en soit, rien de ce qui relève de l'élémentaire courtoisie ne devrait être étranger à la paume. Il n'y a pas que l'habileté, le jugement et le coup d'oeil : il y a la loyauté, le respect de l'autre et la maîtrise des passions. On peut faire du partenaire un adversaire, jamais un ennemi. La véritable élégance n'a rien à voir avec la coupe des vêtements. Il ne suffit pas d'être en blanc pour avoir de la tenue.
On se salue puis on salue les spectateurs en début de partie, on ne jure ni ne blasphème, on ne tente pas de repousser le mur à coup de raquette, on ne doit pas non plus s'en prendre aux balles car en principe elles n'y sont pour rien, on doit se garder d'aboyer en direction de la galerie si elle à eu l'indélicatesse de manifester son humeur, on ne saute pas par-dessus le filet en fin de partie afin d'exprimer sa joie en cas de victoire, on ne frappe pas non plus son adversaire s'il a eu le mauvais goût d'être plus adroit. L'issue du jeu étant in fine gouvernée par le hasard, on s'incline avec humilité devant le résultat. Enfin, en principe, car tout cela n'est pas nécessairement consigné dans le règlement...
Le jeu de paume n'en a pas moins laissé nombre d'expressions issues de ses règles et de la façon de les pratiquer. A vrai dire, nul sport n'a aussi bien enrichi la langue : « épater la galerie », « tomber à pic », « saisir la balle au bond », « prendre l'avantage », « qui va à la chasse perd sa place », etc.
Les règles de la paume peuvent paraître sophistiquées, voire énigmatiques aux yeux du profane. Si elle ont longtemps subsisté par la seule tradition orale, il n'y en eu pas moins à l'origine un texte fondateur. La première Ordonnance du royal et honorable jeu de paume en 24 articles due à Forbet date de 1592 ; elle s'achevait par le proverbe « Bon pied, bon oeil ».
Elle fût légèrement amendée en 1767 par Garsault dans l'Art du paumier raquetier . Mais que ce soit par la plume ou la parole, l'essentiel du règlement est demeuré immuable pendant des siècles. Seuls les instruments du jeu ont un peu évolué : la raquette est désormais fabriquée à Cambridge par Grays, les balles sont recouvertes de drap, un filet tombe sous la corde.

A Paris, au XVIIe siècle, 7000 personnes vivent de la paume

Mais l'esprit n'a pas changé, qu'il s'agisse de la responsabilité des maîtres paumiers dans l'artisanat des cordes et des balles ou du comportement des joueurs. A une réserve près : les salles de paume ne sont plus des tripots, les paris ayant disparus. Les paumiers sont désormais un groupuscule, mais ils ne se donnent pas pour une élite, même s'il ne songent pas sans nostalgie à cet age d'or du XVIIe où la seule ville de Paris comptait 250 salles, intense activité qui faisait vivre 7000 personnes (maîtres paumiers, gardiens, marqueurs, masseurs, sans oublier les parieurs ).
Il est incroyable que des règles aussi rigoureuses aient perduré en conservant leur intégrité car il n'y a pas plus éloigné de la rigueur que la pratique de la paume. Tout est asymétrique : la raquette dont le tamis est incurvé, la balle cousue main qui n'est donc jamais parfaitement sphérique, le terrain qui n'a jamais exactement les mêmes dimensions, le filet qui pend jusqu'à se creuser en son centre, les joueurs qui se tiennent dans une position plaçant leur buste parallèlement au sol, l'inégalité des avantages entre le serveur et le receveur & Le monde de la paume est courbé. Quand ce n'est pas asymétrique, c'est dissymétrique.
La règle du jeu comme la technique sont indispensables. Il faut bien les connaître pour mieux les oublier. Dans un monde où l'on n'invente jamais rien tant il est commun de faire du neuf avec du vieux, il est fort probable que l'on assistera un jour à la résurrection en majesté du jeu de paume. Il sera alors révélé, découvert et acclamé comme le seul sport à avoir su concilier tradition et modernité. Un jour...

Pierre Assouline

Journaliste et écrivain / L'Histoire N° 287 Mai 2004